Il y eut un temps où les petits villages de la Haute Meurthe fleuraient bon la poudre, la poussière et le sang. L’histoire de Germain Perrotey dit Zinzin, devenu le « Roi du maquis » a tenu en haleine toute la région pendant de nombreux mois. Une histoire d’amour qui tourne mal, un paquet de chance et un costume beaucoup trop large, voilà les ingrédients de ce western à la sauce vosgienne.

Bal et trous de balles

Germain Perrotey a 20 ans lorsqu’il rencontre la fille du boulanger, Suzanne Humbert. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et forment, au bout d’un certain temps, des projets de mariage. Germain est un jeune homme sans histoire qui se destine au métier de forgeron. Il ne laisse que de bons souvenirs partout où il passe. Mais au retour du service militaire, certaines personnes lui trouvent un tempérament plus dur, plus belliqueux. On le voit également de plus en plus souvent une arme à la ceinture. En effet, les jeunes du village ont sillonné la forêt et sont tombés sur quelques armes abandonnées pendant la guerre. Il est devenu un vrai spécialiste ; il collectionne ces objets qu’il exhibe fièrement. Le nouveau Germain ne convient plus du tout à la famille Humbert. Marie-Louise, la mère de la jeune fille fait tout pour que sa fille ne fréquente plus cette arsouille. Elle demande alors à sa fille de rompre avec le jeune forgeron. Le 24 septembre 1924, pour intimider sa récente ex-petite amie, il se rend aux Graviers – le hameau où elle habite – et tire au jugé à travers la fenêtre de sa chambre. Par chance personne n’est touché. Pour ce coup de sang, il écope de 8 mois de prison. Il purge sa peine, puis s’éloigne de Plainfaing et réussi à trouver un travail en Meurthe-et-Moselle, à Longlaville. Loin des yeux, mais pas loin du cœur : il n’oublie pas pour autant son amie. Il revient au pays le 30 août et croit encore en ses chances. Le lendemain, le jour de la fête patronale, Germain prend part au bal qui clôture la fête. Suzanne l’ignore et s’enroule dans les bras d’autres hommes. À nouveau déçu et voyant qu’elle lui file entre les doigts pour de bon, il opte pour une solution radicale. Animé par une haine aveugle, il se saisit d’une arme qu’il avait cachée plus tôt dans la journée. Précédant sa proie sur le chemin du retour, il se cache dans l’escalier extérieur menant à sa chambre. Lorsqu’elle arrive à son domicile, il l’attend en haut de l’escalier. Elle gravit les marches et lorsqu’elle se trouve suffisamment proche de lui, il tire plusieurs balles dans sa direction. Suzanne s’effondre. Il se jette sur elle, la saisissant par les cheveux, et tire à nouveau :

– Cette fois, tu en auras assez, ajoute-t-il, satisfait de ses représailles.

Puis il s’enfuit dans la forêt. C’est le début d’une cavale de près de 7 mois durant laquelle la population de Plainfaing, les journalistes et la gendarmerie seront aux abois.

Le roi du maquis

Mandat d’arrêt à l’encontre de Germain Perrotey, 1 septembre 1925 (Archives des Vosges, 2 U 312).

Germain laisse Suzanne pour morte. Mais dès les jours qui suivent la presse rapporte qu’elle a survécu à l’assaut de son amant éconduit. Elle a été transportée à l’hôpital de Saint-Dié et souffre de blessures au dos et à la main. Suzanne se réfugiera ensuite chez sa sœur à Dijon pendant toute la durée de l’enquête. Il s’agit d’une mesure tenue secrète dont Germain n’aura jamais connaissance. Lui s’est réfugié dans la forêt, on le voit dans les environs de la Hardalle – son hameau d’origine – et sur les hauteurs du Valtin. Aussitôt son forfait accompli la brigade de Fraize est mise au courant. La petite brigade se met sur sa piste, mais la traque est difficile. Bien que très jeune, il est un fin connaisseur de la montagne et de ses sentiers. Pour entraver un peu plus les recherches, il obtient de l’aide parmi la population. Il réapparaît régulièrement dans les hameaux de la vallée et menace les habitants pour obtenir un bout de pain, des patates ou des habits. Le bandit bénéficie également d’un réseau d’informateurs lui permettant d’opérer avec un temps d’avance sur la gendarmerie. L’adjudant Mathieu ordonne de faire surveiller les amis et la famille de Germain. Sans relâche, les agents, patrouillent à travers la forêt à l’affût de la moindre trace. Rapidement ils font le constat amer que la partie de cache-cache dans la forêt est injouable pour les colleurs…

Le Petit Parisien, 31 octobre 1925.

Les premières véritables investigations donnent de maigres résultats. Ceux que l’on soupçonne de l’aider volontairement se retranchent derrière d’hypothétiques menaces. Le juge d’instruction, Léon Ruolt, conserve son calme, la faim et le froid le feront bien redescendre un jour ou l’autre…

Coups de feu aux Graviers !

Le 27 octobre 1925, coup de théâtre. L’histoire de Germain qui était déjà peu commune, devient véritablement rocambolesque. Les habitants du hameau des Graviers sont réveillés à l’aube par une violente fusillade. Il est 5 h du matin lorsque Camille Humbert, le frère de Suzanne, lâche son chien dans la cour. En face de la petite maison familiale, le tissage voit ses premiers ouvriers arriver.

Depuis le 31 août les Humbert dorment mal, l’idée qu’un jeune bandit rôdant dans la forêt, armé jusqu’aux dents, les ait pris pour cible ne rassure personne. Camille, Prosper (le père de Suzanne) et le commis sont armés nuit et jour, prêt à se défendre. Ce matin-là, étrangement, le chien se met à aboyer sans arrêt pendant près d’une heure et demie. Le comportement anormal du chien alerte son jeune maître. Qu’est ce qui peut bien faire hurler ainsi ce clébard ! La mère, Marie-Louise, découvre alors dans le jardin une musette contenant un trousseau de clefs, deux démonte pneus, une clef de sardine recourbée et un grand linge blanc très propre. Cette trouvaille inattendue effraye Camille. Il pense immédiatement à Germain. Si ce dernier est là, cela risque de mal tourner. Il demande immédiatement au commis de boulangerie, le jeune Louis Florence, de se saisir de son pistolet. Les deux hommes se dirigent doucement dans la grange à fromages où l’intrus a pu se cacher. Ils ouvrent la porte et se glissent à l’intérieur. Ils montent au grenier lorsque Camille aperçoit Germain. Il se précipite en bas de l’escalier laissant Louis seul en haut. Il est 7 h 30 du matin, les Graviers commencent à s’animer doucement, lorsque les deux hommes s’échangent une série de coups de feu, réveillant brutalement le hameau endormi. Louis réussit à descendre et à se cacher dehors. Camille, caché derrière l’escalier tenant fébrilement son revolver, tente de descendre Germain. Le clan Humbert riposte tant et plus et décharge en quelques minutes leurs barillets. Dans la pagaille, Louis est blessé à la main. Un nuage de fumée et une odeur de poudre envahissent le petit hameau. Les voisins et les ouvriers du tissage, hagards et mal réveillés, se cachent à plat ventre sous les tables et aux coins des maisons. Le calme revient un instant, le temps pour Germain de sortir de sa cache et de visiter la cuisine des Humbert. Fort heureusement pour eux, ils ont eu le temps de se cacher à la cave. Un instant après le hors la loi se poste en plein milieu de la route.  Il voit alors Marie-Louise tenter de se réfugier dans une maison voisine, il épaule son fusil et tire. La femme du boulanger, qui s’était retournée au même moment, reçoit en plein visage une violente volée de plombs. Prosper, son mari, tente de faire entendre raison au terroriste mais se fait aussitôt rabrouer. Germain n’est pas là pour faire dans le détail. Le garde champêtre, Aristide Colin, assiste à la scène. Armé d’un revolver, il reste caché et n’essaie pas un instant d’intervenir. Son soufflant serait trop faiblard, indiquera-t-il aux gendarmes pour tenter d’expliquer sa passivité.

Plan de la fusillade (2 U 312).

Le roi du maquis reprend ensuite, calmement, le chemin de la forêt et regagne son royaume. La tranquillité revient immédiatement aux Graviers. Marie-Louise et Louis sont blessés. Le bilan aurait pu être bien plus lourd. Germain était armé d’un fusil de chasse et de munitions utilisées pour le petit gibier. La mère est blessée par six plombs au visage tirés à une distance d’environ 30 mètres. Louis est touché au bras par un coup de feu tiré à une dizaine de mètres. Ce matin on a rejoué à balles réelles la fusillade d’O.K. Corral dans la Haute-Meurthe !

La traque

L’Est Républicain, 31 octobre 1925.

4 jours plus tard, sous la pression de la hiérarchie et pour éviter une nouvelle incartade, la gendarmerie met sur pied une vaste opération pour capturer Germain. Pendant la fusillade ce dernier a perdu une casquette, de quoi lancer une douzaine de chiens policiers et six brigades de gendarmes sur sa piste. L’adjudant Henri Mathieu y jette toute son énergie mais une nouvelle fois il fait chou blanc. Germain est introuvable. Les recherches de la gendarmerie conduisent tout de même à deux arrestations. Deux jeunes ouvriers, amis de Germain, sont incarcérés. Le système d’informateurs assurant la sécurité du fugitif est fragilisé.

La traque du jeune homme devient l’objet de nombreuses spéculations. Un jour il est parti en Suisse, un autre il a été vu à Nancy. Une autre fois on le reconnaît à Raon-l’Étape grâce à son portrait paru en une du Petit Parisien. En effet, depuis la fusillade du 27 octobre, il est devenu une célébrité, le « Roi du Maquis », celui qui fait marronner toutes les brigades du département. La presse nationale et locale lui taille un costume de bandit impitoyable. Son histoire confine même à la légende, des hommes interrogés par la gendarmerie déclarent que dans les auberges de la vallée on chante les exploits du forgeron de Plainfaing et on spécule sur son sort. En réalité tout le monde en parle mais personne ne sait ni où il est, ni ce qu’il fait. Les Humbert qui, par deux fois déjà, ont été victimes de la vengeance du jeune forgeron, vivent dans l’angoisse. Un gendarme est désormais à leurs côtés à chaque instant. L’ambiance au domicile familial est plus que tendue. À tout moment, ils pensent à Germain, débarquant de nulle part pour valider une bonne fois pour toutes son Némésis : liquider les Humbert !

Durant tout l’hiver 1925-1926 les forces de l’ordre piétinent. Sans pour autant ménager leurs efforts, ils n’ont aucune piste et doivent bien s’avouer vaincus. Après la fusillade du 27 octobre, Germain s’est réfugié quelque temps dans la forêt. Puis au début du mois de décembre il décide de prendre le train et de s’enfuir en direction de l’Allemagne. Il se retrouve à Cologne où il tente de trouver du travail. Sous une fausse identité, il dégote un poste de cuisinier au messe des officiers français. Il y travaille jusqu’au mois de février et décide de rentrer en France. Il séjourne quelques temps à Nancy mais n’arrive pas à se faire embaucher : sans papiers c’est mission impossible.

Haut les mains Zinzin !

Ayant épuisé toutes ses ressources il se résout à retourner chez son père. Il passe quelques jours en famille, mais le 27 mars 1926, des rumeurs de son retour sont arrivées aux oreilles des gendarmes. Les agents de la brigade de Fraize : le maréchal des logis Maxime Savart et les gendarmes Louis Malapert, Paul Keller et Marcel Penet, se mettent en route en pleine nuit vers le domicile des Perrotey. Alors qu’ils sont encore à 300 mètres de la maison, ils aperçoivent les jeunes sœurs et le frère de Germain faisant le guet. Arrivés à 100 mètres de la ferme, c’est au tour du père de passer le nez à la fenêtre. Immédiatement après ils voient Germain armé d’un revolver s’enfuyant à toutes jambes vers la forêt. Le gendarme Marcel Penet se met à ses trousses et tire à plusieurs reprises en l’air pour le faire stopper. Se sentant pris au piège, Germain est contraint de mettre son arme à terre et se laisse capturer. La cavale du forgeron de la Haute-Meurthe aura donc duré précisément : 6 mois et 27 jours. La presse toute entière se fait l’écho de cet événement. Le gendarme Penet se retrouve même en une du Petit Parisien, posant fièrement à côté de l’insaisissable Zinzin. Dès les premiers interrogatoires, le fuyard déballe tout. Il voulait tuer Suzanne et sa mère. Les gendarmes déterrent alors un vieux crime commis en 1922 à Plainfaing. Tant qu’ils le tiennent autant charger la barque, se disent-ils. Un maçon italien avait été retrouvé égorgé au bord de la rivière, les autorités avaient conclu à un suicide. Zinzin ferait en effet un beau coupable. Les costumes que l’on prête à Zinzin sont vraiment beaucoup trop grands pour lui.

Le procès

L’Est républicain, 21 décembre 1926.

Le procès du « Roi du Maquis » se tient le 22 décembre 1926 au tribunal de grande instance d’Épinal. Une foule peu commune s’est pressée aux portes du Palais de justice. Tout le monde veut voir celui qui a fait tourner en rond toutes les brigades du département. Une nuée de journalistes sont également présents et font languir leurs lecteurs. Mais le premier jour d’audience on sent un vent de déception, la foule ne s’attendait pas à ça… On imaginait un bandit de la carrure de Bonnot, un criminel implacable et sans pitié ; ils aperçoivent un jeune vosgien rachitique, muet et penaud. La presse a vendu à ses lecteurs un bandit de grands chemins. Elle a fait ses choux gras de cette histoire mais elle doit bien avouer qu’en réalité il n’a pas la carrure des légendes que l’on a colporté sur lui.

Le Petit Journal décrit l’arrivée de Germain :

« La foule qui attend avec impatience l’entrée du criminel de Plainfaing sera déçue. Zinzin n’a nullement l’aspect d’un bandit tragique. C’est un jeune homme au regard clair, vêtu proprement d’un complet gris. Il a plutôt l’apparence d’un petit employé et semble étonné de la curiosité dont il est l’objet. » Le Petit Journal, 22 décembre 1926.

Le journal L’Humanité sous la plume de Georges Altman dresse un portrait très idéologique de Germain en victime de la société bourgeoise :

« Germain Perrotey, simple ouvrier de 23 ans, élevé dans la guerre, ardent et têtu, a cru que l’amour permettait tout. Il aurait tout fait pour reconquérir celle qu’il aimait. Il avait compté sans la famille, plus forte peut-être que la jeune fille elle-même. Il a lutté à coups de fusil, défiant la loi et la société, meurtrier certes, mais âme d’une logique élémentaire, victime inconsciente de cette société bourgeoise responsable qui le fit tel, et qui, comme tant d’autres de ses pareils, l’a durement frappé. » L’Humanité, 23 décembre 1926.

Il reste néanmoins les faits : suite à une déception amoureuse, il a tenté assassiner son ex petite amie et s’est également mis en tête d’éliminer la mère. La défense de Zinzin consiste à charger les Humbert ; s’ils l’avaient accepté et ne s’étaient pas moqué de lui, il n’aurait jamais été aussi loin. Les témoignages de ses anciens patrons qui ont connu un jeune bien sous tous rapports, sont déterminants. Les jurés sont cléments : il écope, pour ces deux tentatives d’assassinat avec les circonstances aggravantes de la préméditation et du guet-apens, de 8 ans de réclusion. Il purge sa peine à la prison d’Ensisheim. 7 ans plus tard, le 7 avril 1933, il est placé en liberté conditionnelle et se rend à Paris dans une maison de soutien.

Sources :

Archives départementales des Vosges, 2 U 312.

Presse ancienne numérisée accessible en ligne sur Gallica.bnf.fr et sur kiosque-lorrain.fr


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« Le roi du maquis », le western de la Haute-Meurthe

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