En 1887, ouvre le premier véritable hôtel moderne au sommet du col : l’hôtel Defranoux-Mohr. Si l’on connaît bien les cartes postales mettant en scènes les touristes, le poteau frontière, le douanier allemand et l’hôtel Defranoux en toile de fond, l’histoire de celui que l’on surnomme ‘Zidor demeure mal connue…

Hotel Defranoux
Source : Gallica.bnf.fr (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10226946n)

Théodore Defranoux fait construire en 1887 son propre hôtel, à l’emplacement de l’ancienne auberge de sa belle famille, à cheval sur la frontière1. Cet établissement sera l’un des plus fréquenté des Vosges pendant plus de 25 ans. L’hôtel Defranoux connaît un vif succès, le revenu net imposable de son hôtel passe de 560 francs en 1890 à 8 100 en 19052 : une belle affaire.

L’histoire de la famille Defranoux avec le tourisme commence avec le père : Rémy Théodore. Au moment de la naissance de son fils aîné Théodore, en 1851, il est dit cultivateur au Beillard. Quatre ans plus tard, il s’est mué en marchand de bois et enfin en 1858, à la naissance d’Henri (son deuxième fils), il se déclare aubergiste, section du marché à Gérardmer. Véritable pionnier de l’industrie touristique gérômoise, Rémy Théodore, est le propriétaire de l’Auberge à l’enseigne de la Croix-de-Lorraine. À partir de cet instant, la famille Defranoux trouve sa vocation, tous les enfants seront des acteurs majeurs de l’industrie touristique gérômoise.

La famille Defranoux

Gérardmer saison, 14 juillet 1895.

Le 10 mai 1878 Zidore Defranoux épouse Guillmette Mohr, fille de feu Guillaume Mohr et de Catherine Laurent aubergistes à la Schlucht. En épousant la fille de l’aubergiste de la Schlucht, il choisit de perpétuer la tradition familiale (le frère de Zidore entre, lui aussi dans le monde du tourisme et épouse aussi une femme allemande3, originaire de Turckheim (Alsace). Ce dernier constitue une société de location de voiture, permettant à la fois de ravitailler l’hôtel de son frère et de le pourvoir en touristes. Il joue un rôle important dans l’industrie touristique à Gérardmer. Plus tard, il devient également propriétaire d’un hôtel au centre-ville : À la Croix de Lorraine, Grande-Rue et 2 rue du Lac.

Son autre frère, Émile Defranoux possède aussi un hôtel à Gérardmer en 1904 : l’Hôtel de la Providence, place de la Gare4.

L’étrange Monsieur Defranoux

La localisation précise de l’hôtel sur la frontière franco-allemande attire une foule de touristes. La Schlucht est considérée comme un symbole de l’idée de revanche, en particulier parce qu’elle représente un lieu stratégique dans le dispositif de reconquête et parce qu’elle est une voie de communication centrale dans la chaîne des Vosges. On pouvait lire dans les programmes d’excursions des promesses en forme d’arguments de ventes telles que :

« Cette excursion de trois jours permettra de visiter ce qui reste des Vosges à la France… on n’ira pas en Alsace… Mais du col de la Schlucht, du sommet du Ballon d’Alsace, l’excursionniste pourra se faire une idée du merveilleux pays qui nous a été enlevée… »5

Vers Gérardmer, 15 kilomètres en descendant le col, la vallée des lacs est le principal centre de villégiature de la région. En plus d’être une ville touristique, Gérardmer porte également la casquette de ville de garnison. Le 152e régiment d’infanterie cantonne au quartier Kléber. Le col de la Schlucht est ainsi régulièrement le théâtre de manœuvres militaires ; et durant les beaux jours il n’est pas rare de voir en terrasse quelques officiers français et allemands. Très vite l’attitude étrange de Zidor attire l’attention des autorités françaises… Les terrasses de cafés et d’hôtels sont des lieux propices pour obtenir des informations utiles à l’adversaire. Les espions se fondent dans la foule des touristes et parmi le personnel hôtelier. Le terrain est idéal pour les mouchards allemands : touristes et officiers français se massent au même endroit. Au sein du fonds d’archives de la préfecture des Vosges, une série de dossiers de personnalités suspectées d’espionnage sont conservés, parmi eux quelques dossiers concernent des hôteliers gérômois : Defranoux de l’hôtel de la Schlucht et Auguste Reiterhart, propriétaire du Grand-hôtel et hôtel-de-la-Poste (j’y reviendrai à l’occasion d’un nouvel article…).

Concernant l’hôtelier de la Schlucht, les services de renseignement français relatent plusieurs événements :

Le 15 juillet 1889, en fin d’après-midi, quatre officiers français et leur famille s’installent à la terrasse de l’hôtel Defranoux. L’addition trop salée ne plaît pas aux militaires français qui en font la remarque à ’Zidor lequel rétorquant aussitôt :

« Je m’en moque pas mal des officiers français ce sont des animaux ».

L’un des officiers, outré par les propos tenus par le maître d’hôtel, lui flanque aussitôt une gifle promettant d’engager les démarches en conséquence6. Cet épisode alerte les autorités sur le caractère difficile de l’hôtelier mais une surveillance étroite est difficile pour le commissaire spécial de Gérardmer. L’hôtel est éloigné d’au moins 15 km et son accès est presque impossible durant 3 à 4 mois de l’année. ’Zidor fait néanmoins l’objet de plusieurs rapports de la part du commissaire de Gérardmer et les termes décrivant ’Zidor sont particulièrement éloquents :

« Sournois et violent, M. Defranoux est un individu qui ne connaît de patrie que l’argent. En temps de guerre il pourrait bien être très dangereux, c’est le dire de bien des personnes du pays. C’est un individu sans caractère et sans patrie, autant il fait l’humble et le petit vis-à-vis des allemands, autant il est grossier et arrogant à l’encontre des français. Il est méprisé et haï par la plupart des gens qui le considère comme passé à l’ennemi. »

Il ne s’agit là que d’un rapide condensé de ces rapports conservés aux Archives départementales des Vosges7.

La situation de l’hôtel à cheval sur la frontière le conduit à recevoir plus de clients allemands que de clients français. C’est d’ailleurs ce que l’on peut constater en analysant les listes de touristes de « Gérardmer Saison »8. Il entretient également un réseau assez important de fonctionnaires issus de la vallée de Munster. Sa femme et l’une de ses belles-sœurs sont d’origine alsaciennes. Il a également vécu quelques années après l’annexion du côté allemand du col de la Schlucht. Son adhésion au Vogesenclub constatée en 1880 montre qu’il possède des liens forts en Alsace. Une partie de son personnel est allemand, comme le cocher de l’hôtel, Charles Gartner9. Les gendarmes constatent aussi que M. Defranoux aurait toléré, à plusieurs reprises, dans son hôtel la présence de soldats allemands en arme. L’ensemble de ces éléments constatés par les gendarmes et rapportés par des proches et des voisins, font peser sur Zidor de lourds soupçons10.

4 M 387, extrait du rapport du 6 octobre 1894.

Toujours est-il que sa petite entreprise s’agrandit et prospère. Les rapports de police rapportent toutefois qu’il gagnerait passablement sa vie tout en entretenant, malgré tout, un train de vie luxueux. En 1894, il est propriétaire de l’hôtel de la Schlucht mais loue également une buvette sur le territoire allemand et projette de louer un hôtel en construction à deux kilomètres de là11. L’hôtel de l’Altenberg est précisément en construction entre 1894 et 1896, mais ce n’est pas Defranoux qui obtiendra la gérance de l’établissement. La famille Hartmann, à l’origine du projet, confiera la direction de l’établissement à un maître d’hôtel Suisse. La réputation de l’aubergiste vosgien n’était certainement pas au niveau du standing espéré par la famille Hartmann pour son hôtel de luxe. Quelques années plus tard, Defranoux fait l’acquisition d’un cabaret au Montabey12 a quelques hectomètres du col.

Les rapports de police sont particulièrement à charge, mais Defranoux possède tout de même quelques défenseurs. En 1892, la société de météorologie le pressent pour recevoir une médaille pour les relevés qu’il effectue chaque jour. Le préfet, à qui il appartient de décider de l’opportunité d’une telle distinction, demande l’avis du sous-préfet de Saint-Dié. Ce dernier se renseigne auprès du commissaire spécial et du maire de Gérardmer et obtient deux avis opposés. Le maire, Félix Martin, indique qu’il se verrait avec plaisir accorder à M. Defranoux la médaille d’argent pour le récompenser du zèle qu’il met au service des observations météorologiques. De son côté, le commissaire donne une réponse totalement contraire. Le sous-préfet indique donc au préfet qu’il est défavorable à cette distinction, mais le préfet, à qui revient le dernier mot, lui accorde finalement la distinction. On voit à travers cet exemple que la personnalité de Defranoux divise. Les uns y voient un dangereux espion, d’autre un brave hôtelier, fidèle observateur météorologiste. Defranoux pouvait également compter sur un riche investisseur. Defranoux a ainsi emprunté à, au moins deux reprises, un total de 45 000 francs à Charles Chrétien, directeur de l’économat des établissements N. Géliot et fils à Plainfaing13. Malheureusement nous n’en saurons pas plus, si les répertoires des minutes de Maître Petitdidier sont encore conservés aux Archives des Vosges, les minutes ne le sont pas.

Defranoux chez les fous

La presse régionale soutenait également l’hôtelier géromois, érigé par la celle-ci comme un symbole de la résistance française à la puissance allemande en qualité de propriétaire de l’hôtel français de la Schlucht, ’Zidor était toutefois considéré comme un mauvais français à la solde des allemands par les officiers de la sûreté générale. Les événements qui se déroulent près de la frontière retiennent systématiquement l’attention des journalistes et chaque incartade est relevée, diffusée, amplifiée. Toutefois avant d’obtenir son statut de symbole, Defranoux défraye une première fois la chronique à l’occasion d’un différend avec un industriel déodatien ; lequel avait été jeté du haut des escaliers du perron de l’hôtel et roué de coup. Le journaliste terminait alors son article en notant que les agissements de l’agresseur ne surprirent par le procureur de la République. Defranoux devait déjà avoir une « belle » réputation que la presse n’hésitait pas à relayer.

En 1897, Defranoux est cité une nouvelle fois dans les colonnes des journaux de la région14 après avoir fait l’objet d’une arrestation par la police allemande alors qu’il voyage vers Munster. L’ensemble des articles prennent soudain la défense de l’hôtelier. Il passe ainsi du côté des gentils, les allemands détenant à cette époque le leadership incontestable en matière de méchanceté aux yeux de la presse !

Le 30 septembre 1897 l’Est-Républicain évoque l’arrestation de Defranoux sous le titre « Les allemands continuent ». Quelques lignes pour dénoncer l’arrestation injuste d’un brave français. Deux mois plus tard, le 30 novembre 1897, l’Est-Républicain reprend l’affaire en première page sous le titre « Une grave affaire ». On apprend alors que Defranoux est arrêté une première fois par les allemands et remit aux autorités françaises qui le dirige vers l’asile de Maréville à Nancy. Defranoux qui affirme ne pas être fou, réussi toutefois à s’échapper et se rend en Suisse pour faire constater auprès d’un médecin qu’il est sain d’esprit. Revenu dans son hôtel il reprend aussitôt ses habitudes et se fait une nouvelle fois arrêté par les allemands à Munster, remit encore aux autorités françaises il est reconduit à nouveau chez les fous à Maréville.

La famille de Defranoux, en particulier sa mère et ses frères, se mobilise et réussit au terme d’une véritable saga relatée dans l’Est-Républicain, à faire libérer Defranoux. Il retourne dans son hôtel mais rien ne va plus être comme avant…

[A suivre]

Notes :

1Archives départementales des Vosges, 3 P 3170.

2Ibid.

3Marie Madelaine Hauptmann [Archives des Vosges, état-civil de Gérardmer]

4Gérardmer Saison, année 1904.

5Association française pour l’avancement des sciences, Congrés de Nancy. Excursions, Nancy, imprimerie Berger-Levrault, 1886.

6Archives départementales des Vosges, dossier Defranoux, Procès-verbal du 19 juillet 1889 4 M 387.

7Op. cit.

8Gérardmer Saison est un journal destiné aux touristes et aux personnes en villégiature. [A compléter]

9Archives départementales des Vosges, recensement de 1896 du Valtin (Vosges).

10Archives départementales des Vosges, 4 M 387, Dossier Defranoux

11Archives départementales des Vosges, rapport de police du 7 octobre 1894, 4M 387 : « Ces mêmes personnes ajoutent que les relations qu’il a avec les allemands sont nécessitées par son commerce, puisqu’il gère comme locataire la buvette […] ; et qu’il gérera, également comme locataire un hôtel qui est en construction à environ 2 kilomètres de la frontière sur le territoire allemand. » .

12Archives départementales des Vosges, 3 P 3170. En 1909 il semblerait qu’il achète une maison au Montabey qu’il convertira en buvette.

13ADV, 5 E 32/19. Répertoire des actes notariés de maître Petitdidier à Fraize. Les tissages Géliot et fils étaient alors une puissante entreprise de la région.

14Archives départementales des Vosges, L’Écho de la Frontière, 19 décembre 1897. L’Est-Républicain, 30 novembre 1897, 3 décembre 1897, 8 décembre 1897, 12 décembre 1897 (consultable en ligne sur www.kiosque-lorrain.fr).

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