La Schlucht à la Belle-Époque est un lieu incontournable dans les Hautes-Vosges, le point commun de tous les circuits de voyage. Le lieu réunit, à cette époque, tous les critères d’un hot-spot touristique : des paysages saisissants, une voie de communication moderne, les prémices d’une industrie touristique et une dimension politique importante. Sur une période relativement courte, le lieu se transforme radicalement. La Schlucht n’est, durant la première moitié du XIXe, qu’un simple chemin de montagne emprunté par les bûcherons, les marcaires et les contrebandiers. Puis, le col devient un carrefour inévitable pour l’aristocratie et la bourgeoisie de la Belle-Époque.

Construction de la route de la Schlucht (1842-1858)

Le tunnel côté alsacien en 1874. Source Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10225356f
Frédéric Hartmann en 1884. Voir sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b102018246/

Le col de la Schlucht se trouve au cœur du massif, il est une voie de communication directe entre la vallée de Munster et celle de la Vologne. L’industrie florissante, au cours du XIXe siècle, sur les deux versants du col motiva la création d’une route et fit naître d’ambitieux projets de percées souterraines entre Longemer et Munster. En 1842, le projet de route, qui mit un certain temps à voir le jour, débuta sous l’impulsion de Frédéric Hartmann et à ses frais.

 

Ce dernier, qui avait quelques intérêts personnels à réaliser cette route et face à la lenteur des pouvoirs publics, s’en chargea seul. Les communes desservies durent, néanmoins, payer une participation aux frais engagés par l’ambitieux industriel. Ainsi un premier tronçon du Collet à l’Altenberg fut édifié et la suite du trajet raccordant Soultzeren débuta en 1847. Du côté vosgien, il n’y eut aucune initiative semblable. Il fallut attendre la venue de Napoléon III pour que la route relie enfin Gérardmer à Colmar. La visite de Napoléon III n’était pas fortuite. Il avait été convié à se déplacer jusque-là par Hartmann avec comme idée fixe de plaider en faveur de cette route. Le message était passé : l’infrastructure décisive pour le tourisme dans les Vosges allait être réalisée, une route large, pas excessivement pentue, permettant un trafic régulier et soutenu. Les Hartmann évitèrent d’être stupides et convertirent bien rapidement leur rustre petit chalet, se trouvant au sommet, en petit hôtel de luxe. Côté vosgien cette initiative est une véritable aubaine, la route est réalisée au frais de l’État et permet de relier Épinal à Colmar. L’objectif est à la fois économique et touristique, c’est ainsi que le chantier est décrit dans les Rapports et délibérations du Conseil général des Vosges :

« Épinal et Colmar seront directement reliées par ce travail grandiose, qui emprunt un caractère tout particulier à la magnificence des sites qu’il ouvre à la curiosité des touristes. »1

La Schlucht en 1860, vue par Xavier Thiriat

Voir l’ouvrage complet sur Gallica

Le 22 juillet 1860, Xavier Thiriat effectue un voyage à la Schlucht avec son frère Jean-Baptiste et son âne Coco. Parti du Pré-Tonnerre à l’aube, il arrive au sommet en fin de journée :

« Sur le plateau de la Schlucht nous avons trouvé une nombreuse jeunesse occupée à danser et à boire. Le bal, mené par un violon, avait lieu en plein air, sous une tonnelle de hêtre. Il y avait là de gentilles Alsaciennes, qui semblaient aussi heureuses qu’on peut l’être à leur âge ; mais les joyeuses notes du violon m’attristaient ; les rires de cette jeunesse me faisaient songer, comme en montant à Balveurche, à mon sort voué à jamais à l’isolement, à la contrainte. Les sages et les vieux qui ont passé la saison des jeux et des amours, me blâmeraient de raisonner ainsi ; mais suis-je le maître de penser autrement que je ne le fais ? Plus tard la sagesse viendra peut-être me visiter.

Nous quittâmes donc cette fête, et afin de ne pas perdre notre temps inutilement, mon frère me conduisit sur la route d’Alsace, pour que nous puissions jouir de la vue des curiosités naturelles et du spectacle splendide qui nous faisait venir de si loin. […] Le soleil dorait de ses derniers rayons les bords du Rhin, quand, jetant un dernier regard d’admiration sur l’immense plaine qu’arrose le grand fleuve, nous sommes retournés à la Schlucht. Le bal était fini et la troupe joyeuse des danseuses alsaciennes était partie : nous les rencontrions conduisant en riant de rustiques carrioles, attelés de maigres chevaux. Elles faisaient comme nous ; elles riaient les premières de leur attelage. Nous avions vu passer deux carrosses à quatre chevaux conduisant nos botanistes de Longemer. Ils nous ont reconnus et nous ont salués comme de vielles connaissances. […] Le bruit du tonnerre approchait. Jugeant que nous allions être au beau milieu de la nuée, nous quittâmes notre observatoire pour aller demander l’hospitalité au cabaret voisin. Je ne vous ai pas encore dit que sur ce plateau de la Schlucht, traversé par la route d’Alsace les frères Hartmann, de Munster, non contents d’avoir à leur frais ouvert cette route grandiose dans les rochers, ont fait construire à la limite du plateau un magnifique chalet, qui est un petit palais.

Ce bâtiment dont le rez-de-chaussée est de granit, est placé au bord du plateau, de manière que le voyageur qui va le visiter peut, en se plaçant sur la terrasse, se croire suspendu au-dessus du précipice ; de là, on jouit à peu de chose près de la même perspective que j’ai décrite tout à l’heure. Le chalet n’étant pas ouvert au public, nous n’avons pu en voir que l’extérieur. C’est tout près de là qu’on peut aller s’abriter dans une longue et basse maison en bois, qui a dû servir à recevoir les troupeaux et les marcaires avant que la nécessité de loger les ouvriers qui travaillaient au percement de la route du côté des Vosges, ait fait changer la marcairerie en une caserne. Sur le seuil, un homme assez bourru, que nous jugions être le chef de l’établissement, nous dit que nous pouvions parfaitement passer la nuit sous son toit, mais qu’il n’avait pas de vivres ni de lits à nous donner. Sur notre déclaration que nous avions des vivres, et que nous nous contenterions fort bien d’une botte de paille pour dormir, il nous dit, en nous faisant entrer, qu’en ce cas notre lit était tout fait, et sur ce, il nous ouvrit une grande chambre pleine d’obscurité. « Il y a là, nous fit-il, des lits de camp posés sur des tréteaux, la paille est fraîche, et vous n’aurez à craindre ni poux, ni punaises. ». […]

Il y avait ce soir-là dans le cabaret de la Schlucht des individus à mines bien diverses ; mais aucune physionomie n’était rassurante, excepté celle du maître qu’on appelait le chteff, et de sa femme, qui paraissait vouloir en imposer, plus encore que son mari, aux espèces de bandits (j’en juge sur l’apparence ; c’était peut-être de braves ouvriers) qui continuaient à boire dans le cabaret. Excepté encore un bon paysan et sa femme qui paraissaient être employés dans la maison, tous les personnages que je voyais attablés et en état d’ivresse avaient l’air de tout autre chose que d’honnêtes gens.

En 1860, le chalet des frères Hartmann n’est encore qu’un refuge de luxe. Toutefois, le sommet du col n’est pas encore un lieu « touristique ». Le bal qui s’y déroule ne rassemble que de jeunes gens du cru venus des vallées voisines et le cabaret du sommet n’héberge que des ouvriers et des bûcherons. Personne, excepté Thiriat, ne peut être considéré comme un touriste voyageant pour son agrément et pour satisfaire sa curiosité. Malgré tout, au cours de son excursion, Thiriat rencontre quelques touristes, en particulier au lac de Retournemer et sur le chemin des Dames menant au Collet :

« Pendant que nous vidions une bouteille de vin d’Alsace, en visitant nos provisions de voyage, des Alsaciens, qui paraissaient appartenir aux rangs élevés de la société, se préparaient aussi à dîner. Parmi eux se trouvaient trois botanistes, qui voyant que nous avions récolté des plantes, lièrent sans plus de façon une conversation courtoise avec nous. » […]

« De grandes dames et demoiselles d’une toilette élégante, de beaux jeunes hommes en tenue d’été, portant fièrement la canne, le chapeau français, les gants et la moustache cirée, descendaient le chemin que nous montions. Nous avons aussi rencontré plus de cinquante autres personnes, paysans ou bourgeois. Chaque demoiselle était généralement conduite par deux garçons. Les uns chantaient, les autres causaient ou riaient en suivant rapidement la pente abrupte que nous nous efforcions de gravir. »

À l’époque de Xavier Thiriat la construction de la route sur les deux versants du col constitue une véritable révolution touristique. Les touristes peuvent désormais accéder facilement au sommet et ses paysages grandioses attirent de plus en plus de voyageurs. Le botaniste et le touriste se confondent et arpentent les chaumes voisines, les uns à la recherche de la plante remarquable, les autres par curiosité, à chaque fois c’est l’occasion d’affirmer sa position sociale : celle de l’élite. C’est dans ces endroits reculés des Vosges que se crée des lieux de sociabilité pour les élites de naissance, intellectuelles et industrielles. L’industrie du tourisme, inexistante jusque-là, commence à intéresser les investisseurs attirés par ce secteur plein de promesses. C’est ainsi qu’au cours des années 1850-1870 les premières infrastructures touristiques commencent à se développer (routes, hôtels, établissement thermal, etc.). Au cours des saisons suivantes, la vieille caserne dans laquelle se repose Xavier Thiriat, se transforme en auberge moderne et le chalet de luxe des Hartmann est converti en hôtel. S’ouvre alors l’âge d’or du tourisme dans les Hautes-Vosges, coïncidant également avec l’apparition d’une nouvelle frontière renforçant la dimension mystique du col de la Schlucht.

Le botaniste Frédéric Kirschleger au col de la Schlucht en 1862

D’autres expériences ont fait l’objet de publications, comme celle de Frédéric Kirschleger, professeur de botanique à Strasbourg, en 1862 lors d’une excursion au Hohneck. Ce compte rendu effectué à la Pentcôte, expose une description du col qui semble déjà être un point de rendez-vous populaire :

Au col, vous admirez une espèce de château-chalet, construit récemment par MM. Hartmann, et derrière ce château se trouve un hôtel-cabaret, disposant de quatre pièces, de vastes kiosques rustiques, pour héberger cinquante personnes, des hangars, des écuries, une vaste cour, une fontaine à cinq degrés centigrades, très riche et très pure. En arrivant à la Schlucht, nous trouvâmes à peu près quinze ou seize équipages, tous les kiosques et toutes les pièces occupés par de jeunes couples lorrains, buvant et mangeant.

L’apparition de la frontière (1871-1887)

Arch. dép. Vosges, 4 Fi 196/763_21066. Voir en ligne ici 

« À la frontière, des hôtels, des marchands, des gendarmes, des douaniers et toujours une foule de touristes venus de Gérardmer : c’est comme une petite foire. »2

La guerre de 1870-1871 éclata, le traité de Francfort fut signé et le col de la Schlucht se trouva rejeté aux confins du pays. Il devint un point stratégique le long de la frontière. Si les relations commerciales entre les vallées furent plus difficiles (mais pas impossibles), l’attraction exercée par la frontière permit à l’industrie touristique de se développer plus rapidement encore au sommet et le long des vallées. La Schlucht devint un objet touristique singulier, un sommet à atteindre mais formant un défi à la portée de tous. Considéré pour certains comme un mirador pour évaluer l’étendue de la province perdue, pour d’autres comme un paradis naturel ou comme un terrain d’expérimentations sportives, la Schlucht fut à cette époque l’objet de curiosité principal des touristes dans les Vosges. Le symbole que représentait la frontière renforça le sentiment de dépaysement jusqu’en 1918. Le terrain était idéal pour le développement d’une industrie touristique. Les gens du pays se murent pour certains en maître d’hôtel, à défaut : des étrangers suisses ou allemands furent débarqués sur place par des promoteurs issus du milieu industriel. De nombreuses échoppes émergèrent, profitant du flux incessants de voyageurs à la belle saison.

Le chalet Hartmann début XXe. Source : Arch. dép. Vosges, 4 Fi 196_953.

Notes

1Conseil général des Vosges : session ordinaire de 1858, Épinal, chez Ve Gley, Imprimeur de la Préfecture, p. 15. (consulté sur gallica.bnf.fr).

2Lucien Fretin, Compte-rendu d’un voyage en Alsace-Lorraine fait en août 1901, Lille, Imprimerie L. Danel, 1903.

3Au cours des premières années de la frontière, les passages ne sont pas fortement controlés, ce n’est qu’à partir de 1888 qu’une disposition allemande prescrit le port obligatoire d’un passeport pour franchir la frontière.

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