« Constance Thomas avait quarante-sept ans quand un agent l’arrêta à Batignolles, et sa figure terreuse et écrasée est une des laideurs les plus caractéristiques collectionnées par l’anthropométrie. Tous les vices semblent s’excréter des rides et des veines de cette face ronde, et toutes les gloutonneries ont l’air de respirer par les narines de son nez d’homme… »1

Marie-Constance Thomas, surnommée « La mort aux gosses », est la plus célèbre avorteuse de Paris. Arrêtée suite au décès de l’une de ses patientes, elle incarne la misère sociale et résume à elle seule la vie sordide des femmes des milieux populaires à Paris. Retour sur l’histoire rocambolesque de cette gérômoise, qui, malgré elle, s’est invitée dans le débat sur l’avortement à la fin du XIXe siècle.

La jeunesse de Constance

Marie Constance Thomas voit le jour le 23 juin 1844 à Gérardmer, au Beillard. Ses parents, Jean-Baptiste et Marie-Anne, sont tisserands. La jeunesse de Constance est connue grâce au livre de Marie-François Goron2, le commissaire responsable de l’enquête révélant au grand jour ses activités clandestines.

Dès son enfance, Constance est très agitée, Goron rapporte son père, impuissant à se faire obéir, est contraint d’envoyer sa fille chez son frère, petit médecin de campagne3. C’est chez cet oncle qu’elle s’initie à la médecine obstétrique en compulsant assidûment et secrètement les ouvrages scientifiques de la bibliothèque. Elle se constitue ainsi un savoir pratique suffisant pour réaliser elle-même des avortements.

Dessin de Steinlein, accessible sur gallica.bnf. fr : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53097440k/f205

À Paris !

Elle commence ses expérimentations sur elle et « rend service » à son amie Thérèse, une voisine gérômoise qui la suivra durant toute sa vie. Ces pratiques, très scandaleuses pour l’époque, contraignent son oncle à la mettre dehors. Elle se retrouve, avec son amie, en maison4 à Paris.

Après quelques années à Paris, dans diverses familles bourgeoises, sans jamais attirer l’attention, elle se décide à faire valoir son « talent ». Le secret de son coup de main dépasse rapidement le quartier des Batignolles où elle habite, si bien que la presse finira par lui attribuer près de 10 000 avortements. Ce total est probablement exagéré, mais les études postérieures sur le cas de Constance Thomas, révèlent qu’elle a certainement pratiqué plusieurs milliers d’avortements clandestins.

La faiseuse d’anges

L’activité de Constance Thomas est très organisée. Un système de rabatteuses lui présente de nouvelles clientes et son compagnon, Abélard Floury, est ensuite chargé du recouvrement des sommes dues. Ce procédé n’est toutefois pas exclusivement orienté vers les profits. Constance facture « à la tête de la cliente ». Les plus démunies sont « libérées » pour quelques francs, tandis que les femmes les plus riches le sont pour des sommes nettement supérieures.

La morale bourgeoise de la fin du XIXe siècle est très dure avec les domestiques attendant des enfants. Ces dernières ne devaient jamais faillir, sous peine d’être virées sur le champ. Pour autant les mœurs du peuple devenaient de plus en plus légères et ce depuis la fin de l’Empire. Les cas de grossesses socialement réprouvés étaient très nombreux. L’avortement clandestin constituait alors une solution de plus en plus admise dans les milieux populaires. Les techniques employées par les médecins (en toute illégalité) et par Constance Thomas, étaient « relativement sûres ». Il y avait évidemment des risques de complications, mais ces derniers étaient assez rares. Sur les milliers d’opérations pratiquées par Constance Thomas, les juges n’ont découvert que trois cas de décès. L’avortement était tabou, mais les journaux de l’époque relayaient parfois des annonces sans équivoque :

Le Petit Parisien du 9 mars 1912.
Le Journal du 23 juin 1908.

Les affaires judiciaires d’avortements sont nombreuses à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Près de 14 731 affaires sont ainsi mises au jour mais seulement 715 donnent lieu à des peines effectives5. Devant l’ampleur du phénomène et dans un contexte d’affaiblissement des valeurs morales, de plus en plus de voix réclament le droit d’avorter légalement. Séverine, grande figure féministe de la fin du siècle, profite du procès pour relancer le débat dans un article publié dans Gil Blas (4 novembre 1890) et intitulé « Le droit à l’avortement ».

Les victimes (celles qui se font avorter) sont très rarement poursuivies. En revanche, les avorteurs (si la preuve est faite, ce qui est toutefois rarement le cas) sont condamnés à de lourdes sanctions.

La dernière cliente de Constance Thomas rencontra des complications, elle fut transportée à l’hôpital et l’activité clandestine de l’avorteuse des Batignolles fut découverte. « La mort aux gosses » fut ainsi condamnée à 12 ans de travaux forcés.

Libérée en 1900, on perd ensuite sa trace. Est-elle rentrée dans les Vosges ou finit-elle sa vie à Paris ?

Pour aller plus loin…

Sur Gallica.bnf.fr

Le récit détaillé et romancé de la vie de Constance Thomas, par Maurice Talmeyr, chroniqueur judiciaire pour la presse, est accessible sur gallica.bnf.fr.

Constance Thomas a fait l’objet d’un nombre important d’articles de presse et d’études. La recherche sur les termes exactes « Constance Thomas » permettent de faire ressortir une série (non-exhaustive) d’articles permettant de mieux comprendre l’importance de cette affaire.

Enfin Zo d’Axa évoque lui aussi l’affaire Thomas dans un chapitre de son livre En Dehors publié en 1896.

Article scientifique

René Le Mée, « Une affaire de faiseuse d’ange à la fin du XIXe siècle », in Communication, 44, 1986.

Notes de bas de page

1Maurice Talmeyr, Sur le banc, Librairie E. Plon, Paris, 1892.

2Marie-François Goron, L’Amour à Paris : nouveau mémoire, Paris, 1899.

3L’Est-Républicain, évoque une autre version, selon laquelle Constance est recueillie chez son oncle suite au décès de ses parents. Sa mère meurt en 1858 et son père en 1868. Or, d’après les témoignages recueillis par Goron, Constance Thomas semble arriver à Paris à la fin des années 1850.

4Rentrer « en maison » signifie : trouver une place de domestique dans une maison bourgeoise de Paris.

5René Le Mée, « Une affaire de faiseuse d’ange à la fin du XIXe siècle », in Communication, 44, 1986. Voir en ligne : http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1986_num_44_1_1658

One comment

"La mort aux gosses", une gérômoise oubliée

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