Les Hautes-Vosges sont devenues touristiques à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle. La beauté des paysages, l’accessibilité des sommets et la réputation du climat en sont les principaux attraits. La fin du siècle voit le tourisme s’imposer comme enjeu économique majeur, mais l’industrie textile et manufacturière ainsi que l’agriculture sont encore très puissantes. À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle le développement du tourisme à Gérardmer est soutenu par les édiles locaux qui en font une priorité. À plusieurs occasions la population gérômoise a dû s’employer pour sauver ses paysages, le grand projet d’endiguement de la vallée des lacs en est l’illustration la plus importante.

Après la défaite française en 1871, la nécessité de désenclaver les Vosges par le transport fluvial s’impose. Un ouvrage doit relier la Meuse et la Moselle à la Saône en passant par les Vosges. La construction débute en 1875 et se termine très rapidement, 12 ans plus tard. Pour compléter le dispositif, les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées souhaitent transformer les lacs naturels de la vallée en réservoirs géants1. Cette idée figure déjà dans les avant-projets du Canal de l’Est en 1872.

Plus de 10 millions de mètres cubes d’eau seraient à disposition pour favoriser la navigabilité du canal. Mais surtout les industries hydromotrices, en aval, pourraient profiter d’une augmentation du débit d’étiage de plus de 50 %2.

Un avant-projet pharaonique (1872)

Page de garde du rapport des Ponts-et-Chaussées détaillant la création d’une réserve dans le lac de Gérardmer (ADV, 331 S 1).

Le projet prévoit d’emmagasiner à deux endroits suffisamment d’eau pour alimenter le canal. D’abord, près d’Épinal, dans la commune de Bouzey, et dans la vallée des lacs.

Les lacs supérieurs de la Vologne (Gérardmer, Longemer et Retournemer) seraient ainsi transformés en immenses réservoirs d’une contenance totale de plus de 14 millions de mères cubes d’eau. Une série d’infrastructures annexes sont ainsi nécessaires : aqueducs, souterrains, digues maconnées, etc.

Pour obtenir cette contenance, le projet des ingénieurs prévoit de relever le niveau de l’ensemble des lacs :

  • Le lac de Gérardmer est exhaussé d’1 mètre pour une tranche d’eau disponible de 3 mètres, soit  3, 4 millions de mètres cubes d’eau.

  • La surface du lac de Longemer est élevé de 13 mètres à l’aide d’une digue de 620 mètres de long, pour un volume total de 9, 7 millions de mètres cubes d’eau.

  • Enfin, le niveau du lac de Retournemer est relevé de 8 mètres et une prise d’eau est située à 13 mètres en contre-bas, donnant une nappe d’eau de 21 mètres d’épaisseur, pour un volume d’1,5 millions de mètres cubes d’eau3.

Les ingénieurs prévoient d’emmagasiner chaque année, en moyenne, près de 10 millions de mètres cubes d’eau.

Au cours de la procédure d’enquête d’utilité publique, le Conseil municipal de Gérardmer émet un avis défavorable à l’endiguement. Il craint en particulier que « les travaux projetés ne nuisent à l’aspect éminemment pittoresque des trois grands lacs de la Vologne et ne diminuent ainsi l’affluence des touristes qui font la prosperité du pays »4. L’aménagement du lac de Gérardmer pose d’emblée un problème important : les propriétés cossues et les villas du bord du lac risquent de perdre énormément de valeur.

Les travaux du canal débutent en 1875 sans que le projet d’endiguement des lacs ne soit définitivement entériné. En 18775, le projet est remis à l’ordre du jour du Conseil général des Vosges et des précisions sont apportées.

Le réservoir du lac de Gérardmer est revu à la baisse. Les ingénieurs prévoient une nappe d’eau disponible de 85 centimètres seulement. Celle de Longemer est divisée par deux avec une digue de 7 mètres de hauteur. Le volume total disponible chaque année est toujours de 10 millions de mètres cubes. Le projet initial était, en effet, volontairement surdimensionné pour pallier aux aléas climatiques.

Le Conseil général rappelle enfin que ces travaux, très favorables aux industries de ces vallées, doivent absolument être financés par les industriels eux-mêmes. En attendant, le projet est ajourné.

Le lac de Longemer depuis les pentes du Hohneck, vers 1887. (gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8553761q/f8)
En 18806, un nouvel aménagement est sur la table. Le volume est réduit à 8 millions de mètres cubes pour une dépense totale de 560 000 francs.

Le « Digue Gate »

Henry Boucher, futur ministre du commerce entre 1896 et 1898 dans le gouvernement Méline.

En 1883, Henry Boucher réunit autour de lui les industriels de la Vologne, pour trouver les moyens de financer l’endiguement des lacs. Le syndicat se rassemble une première fois en septembre 1883. En voici la composition :

M. M. Garnier-Thiébaut frères, fabricants de toiles à Kichompré (Gérardmer) ;

  • Henry Boucher (président du syndicat), fabricant de pâtes de bois et papiers au Kertoff (Gérardmer) ;
  • Seitz et Cie, tissage de Namur, filature de Granges, usine d’Aumontzey ;
  • Henry Mougeot, fabricant de papiers (usine de pâtes de bois) à Laval ;
  • Mougeot père, fabrique de pâtes de bois à Lépanges ;
  • Ch. et Ve F. Claudel, fabricants de papier à Docelles (annexes à Cheniménil) ;
  • Mad. Ve Raynal, fabrique de pâtes de bois à la Souaulx et aux Noves (Cheniménil) :
  • Victor Dondain, minotier à Jarménil.

Au Conseil général des Vosges, le sénateur Claude demande à ce que le projet d’endiguement soit enfin mené à son terme avec le concours des industriels syndiqués. Ces derniers ont fourni une proposition d’aménagement du seul lac de Longemer aux ingénieurs des Pont-et-Chaussées. La proposition des industriels est acceptée à condition que l’administration conserve la priorité dans l’utilisation des eaux, notamment pour assurer la navigabilité du canal.

Le 27 août 1884, les choses s’accélèrent. Un décret ministériel préconise de dresser le projet définitif d’endiguement du lac de Longemer. La notabilité gérômoise condamne immédiatement cette proposition et s’organise pour défendre ses lacs. Les défenseurs de la vallée des lacs adressent une lettre ouverte au ministre des Travaux publics, reproduite ici dans la Gazette des eaux, le jeudi 23 octobre 18847. Le maire de Gérardmer expose également l’affaire lors du Conseil municipal et se fend d’une virulente délibération :

M. le maire expose qu’il a été informé par la rumeur publique d’un danger sérieux et imminent couru par la fortune du pays.
Sans avoir été touchés d’aucunes communications officielles, quoique la question intéresse au plus haut degrés la propriété de la commune, il a appris qu’un certain nombre d’industriels de la vallée de la Vologne se sont réunis en syndicat et prétextant la nécessité, l’urgence de mesures auxquelles néanmoins a depuis longtemps renoncé l’administration compétente, mais ne consultant en réalité que les intérêts plus ou moins vrais de leurs établissements, ont pressé par les moyens les plus actifs sur l’esprit de M. le Ministre des Travaux publics, surpris sa religion par des procédés en dehors des règles que traces en pareil cas la loi, et sont sur le point d’obtenir, dans des conditions désastreuses pour la contrée et ses habitants cet aménagement des lacs de Longemer et de Retournemer contre lequel n’a cessé de protester la population tout entière. […]

À partir d’octobre 1884, la presse vosgienne s’empare du sujet et développe dans ses colonnes une importante polémique. Le 14 octobre 1884, La Lanterne, quotidien national très républicain et anticlérical, publie en une8 un article intitulé « Une spoliation électorale » détaillant l’affaire et mettant en lumière de possibles arrangements électoraux.

Première page du quotidien La Lanterne du 14 octobre 1884 (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k75013355).

Suspicion de fraude électorale

L’affaire de l’endiguement des lacs s’inscrit, en effet, dans l’histoire politique locale. La famille Ferry avec Jules, l’aîné, président du Conseil en 1880-1881, et son frère Charles, banquier et préfet, domine les instances départementales. En 1881, la circonscription d’Épinal est remise en jeu aux élections législatives. Charles Ferry souhaite s’en emparer, mais un jeune loup, industriel et ambitieux, souhaite lui barrer la route. Henry Boucher, 46 ans, est à la tête d’une série d’usines qu’il tient de son père le long de la Vologne. Il souhaite voir son activité s’intensifier et aspire également à des fonctions politiques plus importantes. Il choisit de se présenter aux élections législatives de 1881 à Épinal contre Charles Ferry. Ce dernier, informé des velléité de son adversaire, tente par tous les moyens de l’écarter de la course 9

Lettre de Charles Robin à Charles Ferry (40 J 252).

L’industriel de Docelles a de réelles chances de l’emporter et semble très déterminé, comme le confirme un certain nombre de lettres adressées à Charles Ferry par ses soutiens. Finalement, au cours de la campagne,ce dernier, finit par obtenir le soutien de son opposant :

« Quand je suis arrivé à Épinal j’ai trouvé une petite levée de boucliers organisée contre moi par l’infatigable animosité de Boucher. Il avait persuadé à tous les électeurs influents de son canton que Fanant était le vrai candidat et Fanant avait fini par le croire. J’ai facilement ramené Fanant à la raison et je suis parti pour Rambervillers. Le succès d’une réunion publique a, malgré une descente inopinée de Boucher et de ses amis de Bruyères, donné un ascendant irrésistible à ma candidature. Le samedi suivant j’ai couru à Bruyères où une réunion avait de longue main été organisée contre moi par Boucher et j’ai triomphé de toutes les résistances. Boucher est devenu aussitôt le soutien de ma candidature, d’autant plus ardent qu’il avait beaucoup à se faire pardonner. Avec Krantz et les 3 ou 4 notabilités du canton nous avons été de commune en commune évangélisant les populations assemblées. »10

Charles Ferry, frère de Jules (40 J 218).

Les anti-ferryste soutiennent que Charles Ferry aurait proposé un marché à Henry Boucher : la relance du projet d’endiguement des lacs (qui doit lui apporter d’énormes bénéfices) contre le retrait de sa candidature11. Le 21 août 1881, Charles Ferry sans adversaire, est élu par 6 580 voix sur 8 031 votants et 12 937 inscrits12.

Finalement, l’intense polémique de l’automne 1884 finit par faire céder l’administration. Sans être officiellement abandonné, le projet reste dans les cartons et finit par se faire oublier.

1895 : une proposition de « vandales »

Le dispositif d’alimentation du Canal de l’Est repose principalement sur le réservoir de Bouzey. Mal étudiée et mal construite la digue du réservoir finit par céder en 1895, causant la mort de 87 personnes. Après cette catastrophe, la rumeur se répand que les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées envisagent de remplacer le réservoir de Bouzey par un endiguement dans la vallée de Gérardmer.

Comme en 1884, cette rumeur fait bondir le Conseil municipal de Gérardmer. Une pétition est adressée au ministre des Travaux publics et la presse s’empare du sujet13. Un Comité de défense des sites vosgiens est aussitôt formé. Il se propose de « faire les démarches les plus énergiques, les revendications les plus pressantes en vue d’empêcher l’exécution de ce travail qui serait la ruine du site le plus fréquenté et le plus pittoresque de nos Vosges »14.

Ce lobby est formé autour du Docteur Alban Fournier, véritable homme fort de la protection de la nature et promoteur du tourisme dans les Vosges. La polémique est toutefois sans lendemain. Les Pont-et-Chaussées assurent que la digue de Bouzey sera reconstruite et qu’aucun réservoir ne sera construit dans la vallée des lacs. Les projets d’endiguements se reportent alors sur d’autres lacs moins touristiques (lac de la Lande, de Lispach et de Blanchemer). Mais ces projets n’aboutiront pas avant de nombreuses années et sans lien avec le canal des Vosges.

 

 

L’idée de l’endiguement de la vallée des lacs a persisté de nombreuses années. Ce projet a fait l’objet d’un véritable bras de fer politique et économique entre les défenseurs des paysages et du tourisme et les industriels. Finalement les intérêts du tourisme ont finit par l’emporter et ce projet ambitieux n’a jamais vu le jour. Les paysages de la vallée des lacs sont ainsi restés intacts, attirant, aujourd’hui encore, de nombreux touristes qui sont plus que jamais le moteur économique de la vallée.

Notes et références

1Rapports et délibérations du Conseil général des Vosges (session d’août 1873), Épinal, chez E. Gley, imprimeur de la Préfecture, 1873. (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6116351x/f324)

2 Arch. dép. des Vosges, 144 S 1, Avant-projet des travaux : rapport de l’ingénieur en chef (1872).

3 Arch. dép. des Vosges, 144 S 1, Op. cit.

4 Arch. dép. des Vosges, 144 S 1.

Rapports et délibérations du Conseil général des Vosges (session d’août 1877), Épinal, chez v. Collot, imprimeur de la Préfecture, 1877. (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6149157g/f51)

6 Rapports et délibérations du Conseil général des Vosges (session d’août 1880), Épinal, Busy, imprimeur de la Préfecture, 1877. (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61410797/f212)

7 La Gazette des eaux, no 1316, édition du 23 octobre 1884. (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96793127/f337).

8 La Lanterne, no 2739, édition du 14 octobre 1884, page 1 (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k75013355)

9 Arch. dép. des Vosges, 40 J 252.

10 Arch. dép. des Vosges, 40 J 89.

11 Louis Fiaux, Un malfaiteur public : Jules Ferry, A. Le Roy, Paris, 1886 (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58167630/f93).

12http://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/%28num_dept%29/2986 (consulté le 20 août 2018). La Lanterne, no 2793, édition du 13 décembre 1884, page 2 « Spoliation électorale » (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7501395f/f2)

13 Le Petit-Parisien, 25 mai 1895 (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5174640/f1), article signé Jean Vignaud, alias Jean Frollo, célèbre éditorialiste de l’époque, vantant les charmes pittoresques du lac de Longemer et plus généralement des Hautes-Vosges toutes entières.

14 Le Temps, 23 mai 1895 (gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2344887/f3)

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